ÎLES ÉPARSES : Quel avenir pour les relations France-Madagascar ?

En attendant la reprise des discussions entre la France et Madagascar concernant le sort des Îles Éparses, les avis affluent de tous bords. En fait, beaucoup d’observateurs avertis se sont déjà exprimés sur cette question depuis un certain temps. A l’image de la professeure d’université Ketakandriana Rafitoson,   qui a fait part de ses réflexions sur le sujet dans le cadre d’une conférence qu’elle avait animée le 5 septembre 2014 à l’IKM d’Antananarivo, et durant laquelle elle avait surtout parlé de ce que seraient les futures relations entre les deux pays.

Bien que les relations entre la France et Madagascar n’aient jamais été officiellement rompues,  même sous la Transition, cet extrait du discours du président français François Hollande, prononcé le 23 août 2014 à Moroni lors de l’ouverture du Sommet de la COI,  marque une nouvelle étape dans les relations bilatérales : « … Monsieur le Président de Madagascar (…), la Commission de l’océan Indien ne s’était pas retrouvée depuis longtemps, puisque le dernier Sommet s’était tenu en 2005.

Nous en connaissons les raisons. Elles n’ont rien à voir avec le fonctionnement de notre organisation.  C’était la situation à Madagascar qui justifiait, au nom des valeurs que nous portons, les valeurs de liberté, les valeurs du droit, les valeurs de la démocratie… Oui, toutes ces valeurs justifiaient que nous étions en attente que Madagascar fasse enfin le choix qui est attendu d’un grand pays, d’un grand  pays ami. Et c’est le cas, aujourd’hui, et je veux saluer le président élu, le président légitime de Madagascar, parce qu’il nous permet, aujourd’hui, enfin, de nous rassembler pour l’océan Indien. Qu’il sache bien qu’il peut compter sur le concours de la France, sur l’appui de l’organisation que nous  formons, parce qu’il n’y aura pas de développement de l’océan Indien sans développement de Madagascar (…) ».

Nombre d’observateurs se sont par la suite offusqués du fait que François Hollande, malgré ce discours quelque peu chaleureux,  n’ait pas inclus une escale en terre malgache dans son agenda lors du dernier Sommet de la COI. Quelle que soit la raison de cette « omission », elle importe en réalité assez  peu. Il faudrait désormais que les dirigeants malgaches apprennent à se passer de la valorisation et de l’approbation des dirigeants étrangers pour se sentir efficaces et commencer à agir,  car ce ne sont pas les dossiers brûlants qui manquent.

La question des îles Éparses est sans conteste au cœur de l’actualité et conditionne en partie l’avenir des relations France-Madagascar même si,  des deux côtés, les premiers dirigeants excellent dans l’art de l’éluder. A titre de rappel, la source du litige est le décret numéro 60-555 du 1er avril 1960 relatif à la situation administrative de certaines îles relevant de la souveraineté de la France qui dispose : « Vu la prise de possession, au nom de la France, des îles Juan Nova, Europa et Bassas da India en octobre 1897 (…) Art.1- Les îles sont placées sous l’autorité du ministre chargé des départements d’outre-mer et des territoires d’outre-mer »  et qui n’a pas encore été abrogé depuis. Pourtant, il est important de signaler que lors de leur 99e séance plénière, le 12 décembre 1979, les Nations -Unies ont clairement reconnu que ces îles appartiennent à Madagascar. En conséquence, la résolution 34/79 de l’Assemblée générale de l’ONU invite « le gouvernement français à entamer sans plus tarder des négociations avec le gouvernement malgache en vue de la réintégration des îles précitées, qui ont été séparées arbitrairement de Madagascar » . Une résolution qui ne connaîtra aucune suite légale.

D’abord gérées par le Préfet de la Réunion,  les Îles Éparses sont confiées au Préfet des TAAF (Terres Australes et Antarctiques Françaises) à  partir de 2005. Leur intégration aux TAAF sera finalisée par la promulgation de la loi française n° 2007-224 du 21 février 2007. D’après les scientifiques, ces îles auraient de forts potentiels en gaz naturel et en pétrole, ce qui expliquerait la promulgation de l’arrêté français du 23 mai 2005 autorisant la prospection d’hydrocarbures liquides ou gazeux dans cette zone et la décision stratégique de la France de garder ces îles sous son autorité. Par ailleurs, la partie malgache ne s’y est jamais véritablement intéressé. En effet,  en dehors de molles réclamations en 1973 et du dépôt de dossiers relatifs aux Îles Éparses auprès des Nations -Unies sous la primature de Camille Vital, la question n’a jamais suscité de grands débats à Madagascar. Pourquoi ? Une hypothèse à retenir serait que les dirigeants successifs tenaient trop aux relations avec la France (et les avantages personnels que certains d’entre eux pouvaient en tirer) pour les sacrifier sur l’autel d’un nationalisme territorial pourtant justifié.

Le sujet est loin d’être clos et figure à l’ordre du jour de la 69è Assemblée générale des Nations –Unies à  New York le 16 septembre prochain. Si la lecture de cet ordre du jour permet de se faire une idée claire du statut des Îles Éparses (Question of the Malagasy Islands of Glorieuses, Juan de Nova, Europa and Bassas da India- décision 68/504), il n’est pas certain que la France lâche le morceau facilement, étant donné les enjeux colossaux en matière de ressources naturelles. Même si l’opinion publique malgache gronde en sourdine et réclame à demi-mot la restitution de ces îles à Madagascar,  l’issue de cette autre crise dépend en réalité de la volonté et de la capacité de négociation du régime en place. L’option de la cogestion, évoquée sous Chirac, semble intéresser Hery Rajaonarimampianina, même si elle est désavouée par les analystes malgaches et est envisagée de façon assez floue par les membres de l’Administration française. Interrogée sur le sujet après son entrevue avec le président malgache le 16 juin dernier, la secrétaire d’Etat française au Développement et à la Francophonie,  Annick Girardin avait prudemment déclaré : « Je n’ai absolument pas parlé de cogestion. J’ai simplement dit que nous allons tout simplement pouvoir travailler sur un certain nombre de bases de travail commun. Sur ces questions, il y a dans le monde entier un certain nombre de sujets qui correspondent à ces problématiques de gestion des zones maritimes ». Une réponse plus que prudente qui laisse entendre que la France ne se laissera pas facilement « déposséder ».

En un mot,  malgré l’apparente entente cordiale qui règne entre la France et Madagascar, malgré le renforcement de la coopération dans divers domaines et malgré la place d’honneur retrouvée par le président malgache lors des grandes célébrations françaises comme celle du débarquement de Provence le 15 août dernier,  leurs relations semblent être truffées de non-dits et d’une tension latente. Les deux parties s’observent et la France semble encore garder une certaine réserve, discrète mais néanmoins perceptible, face aux orientations prises par le régime Rajaonarimampianina. L’opinion publique attend une prise de position et des décisions fermes de l’Etat malgache, pour que cessent enfin l’instabilité politique générée par la défense d’intérêts individuels et/ou étrangers.

Par Ketakandriana Rafitoson

Essai préparé pour la FES Madagascar. Conférence du 5 septembre 2014 (IKM Antananarivo)

Vous aimerez aussi